J’ai eu la chance de rencontrer Claire Le Meil autour d’un petit café, un dimanche tout gris. Pour elle, c’était un café noisette, pour moi, c’était un déca, sans quoi je n’aurais jamais pu trouver la concentration nécessaire à la rédaction de cette Conversation Self-Care.

Il faisait bien froid dehors, et nos deux heures de discussion nous ont laissées ravies, et glacées. Il était 18 :00 lorsque je posais ma dernière phrase et cela faisait déjà une heure que nous avions dépassé l’horaire de fermeture du café. Lorsque nous sommes entrées pour régler notre note, la tête du barista était …comique ; on aurait dit cet émoji –là : 😤  Comprenant qu’il n’était pas heureux de nous voir arriver, je lui proposai de partir en courant sans payer. L’humour n’y a rien fait, il avait toujours de la vapeur qui lui sortait des oreilles !

Claire Le Meil – Travail Personnel

Et cette anecdote me rappellera encore et encore cette excellente fin d’après-midi aux côtés de Claire. Claire Le Meil est illustratrice. Elle travaille dans une multitude de secteur, du luxe à la presse en passant par le monde de l’édition et la santé… Des qualités d’adaptation assez extraordinaires dirons-nous. Lorsque je l’interroge sur son style et son évolution, elle s’écrie presque « dépasser le mignon ! », car elle officie aussi pour la presse jeunesse. Pourtant, lorsque l’on regarde ses œuvres, on n’y saisit aucune naïveté, aucune innocence. Claire est maître de son trait, et elle aime le décalé. Il lui faut du sens aussi, d’où les innombrables projets personnels qu’elle nourrit. L’un de ses rêves, dit-elle, est de réaliser une série de « portraits symbolistes de personnes aux métiers exemplaires ». De reprendre sa thèse de fin d’étude pour en faire un réel ouvrage. De monter une exposition à partir de son travail. D’illustrer plus souvent encore dans le domaine historique. Oh, je sens qu’elle ne va pas s’ennuyer !

Au cours de cette interview, j’ai aussi adoré lui poser la question de son rythme de travail. En tant qu’artiste dans le métier depuis une dizaine d’années, j’étais curieuse de connaître sa journée type et la façon dont elle gère son temps. Je n’ai pas été déçue ! Et ce qui m’a le plus plu, c’est le moment où elle a précisé qu’elle veillait à ne pas travailler le weekend ! Je crois qu’elle est la première freelance qui fait de ce principe une priorité absolue, et cela au profit de son art. En tant qu’auteure, je m’applique scrupuleusement à respecter une telle conduite car l’inspiration n’est pas une ligne droite. L’inspiration ne vient pas sur commande et par conséquent, je n’écris pas quand je le souhaite, mais quand je sens que le moment est venu pour moi de me mettre au travail. Cela peut signifier que ne donnerai vie qu’à un unique projet une année ou trois la suivante, mais cette imprévisibilité est précisément ce qui constitue tout le charme de notre art. Même une auteure comme Amélie Nothomb, qui écrit 4 livres par an, choisi de n’en publier qu’un seul. Les autres livres participent naturellement à la mise au monde de celui-ci, mais ils n’ont pas la qualité de celui qui sera publié.

Et puis, j’aime toujours converser avec des artistes graphiques. Petite fille de peintre, je suis toujours impressionnée par la capacité de ces artistes à reproduire ce qu’ils imaginent par la seule force du dessin… C’est assez magique, transmettre une idée de la tête au papier, en lignes et traits, et couleurs qui forment une réalité bien concrète. Claire affirme d’ailleurs s’inspirer d’autres secteurs pour créer, comme la mode et sa richesse de tons et textures. Mais le dessin n’est pas mon art. Je n’ai jamais pu réaliser de tel miracle avec les pinceaux, le crayon noir ou le fusain (malgré mes nombreuses et vaines tentatives), jusqu’au jour où j’ai découvert que j’avais moi aussi ce pouvoir, mais qu’il passait par les mots, leurs sens, leurs sons et leurs rythmes. Alors c’est un portrait sans aquarelle que je souhaite vous offrir aujourd’hui, celui d’une illustratrice peu commune dont la philosophie de vie, comme de travail, touche.

Claire Le Meil – Travail Personnel

« Un perroquet rouge aussi bavard que curieux vit à Versailles, au XVIIème siècle. Et voilà qu’il surprend des échanges peu flatteurs concernant le grand Louis XIV ! Il traverse alors une à une les pièces du château, parlant de ci-delà et semant une royale panique ! La cour est confuse et le Roi Soleil ne sait plus où donner de la tête. »  Mais quelle est donc cette surprenante histoire ? Un conte jeunesse * ? Sans doute. Mais c’est surtout le fruit d’un travail d’imagination, d’écriture ensuite, d’illustration enfin d’une versaillaise dotée de mains dorées ! Claire Le Meil, après plusieurs mois de labeur a mis au monde cet étonnant ouvrage tout en longueur qui nous donne à connaître le château avec un autre regard, celui du bruit, et de l’absence de bruit.

La thématique du son (et du silence) habite toujours l’œuvre de Claire, qui rendait déjà comme thèse de fin d’études un ouvrage illustré sur le thème de la surdité ; « Le Monde des Sourds-dingues », comme elle l’appelle.  Et lorsque je lui demande de m’offrir le plus beau conseil qu’elle ait jamais reçu, elle revient sans hésiter sur ses années à l’Esag Penninghen « Lorsque j’ai présenté mon mémoire de fin d’étude, j’ai reçu un retour extrêmement positif du jury. Grâce à cela, j’ai pris conscience que j’avais quelque facilité dans l’imagination. Aussi, j’hésitai encore entre le monde du graphisme et celui de l’illustration. Le jury m’a encouragée à m’orienter dans cette seconde voie, et j’en suis reconnaissante. » Je me permets alors de la questionner sur sa façon d’opérer.

« Grâce à cela, j’ai pris conscience que j’avais quelque facilité dans l’imagination« 

« Comment et quand travaillez-vous », voilà une question qui réjouit les artistes, et Claire répond qu’elle aime avancer la nuit, lorsque le monde se calme. Elle est plus efficace, aussi. Ses matinées sont alors dédiées aux tâches « pratiques » comme la comptabilité, parce que l’esprit est encore trop « logique » pour laisser de l’espace à l’imagination. Et sur ses méthodes, elle s’enthousiasme : « Je travaille d’abord sur papier, au crayon noir. Il s’agit de ce que je préfère, l’instant précis où le dessin prend forme. Ensuite, je le scanne, le précise et le complète numériquement. J’ajoute des touches de couleur, et toujours, un trait d’humour. Mais depuis peu, je ressens l’envie d’expérimenter avec la tablette, qui me permet d’avoir plus de souplesse dans la création, de gagner un certain temps d’exécution et d’obtenir des images vectorisées. J’ai récemment réalisé un projet de calendrier de l’avent digital pour un joailler ainsi qu’une illustration de vitrine, et la tablette permet cette précision du trait. »

Claire Le Meil – Travail Personnel

« Et lorsque l’inspiration ne vient pas ? » veux-je savoir, car le mystère de la page blanche se doit d’être résolu une bonne fois pour toutes. « Le manque d’inspiration signifie pour moi que je commence à me répéter. Dans ce cas, je me tourne vers mes amis, illustrateurs eux aussi, et nous échangeons nos travaux pour nourrir notre imagination de styles différents. Il existe un véritable esprit d’entraide entre nous, j’ai beaucoup de chance ! Je visite aussi les expositions contemporaines comme d’art ancien, je parcours les galeries d’illustrateurs et feuillette des revues spécialisées. » Oui, l’imagination est bien un monde qu’elle maîtrise et affine de ses recherches et nombreux travaux personnels. Mais il est une question qui me taraude encore. Je souhaiterais entendre ce qu’une illustratrice dirait à un apprenti du métier. Les ficelles qu’il lui faudrait tirer pour s’envoler. Claire prend quelques minutes pour répondre – cela mérite réflexion, n’est-ce pas ? – et lorsqu’elle esquisse un sourire, je la sais prête. Voilà, finalement, l’ultime leçon d’une artiste expérimentée :

« Travailler dans le plaisir, le plaisir doit être une priorité sur tout le reste, de l’interprétation à l’exécution. Il faut savoir se donner le temps d’explorer, de faire à sa manière même si l’on n’a pas nécessairement de parfaites qualités graphiques, et savoir quel message l’on souhaite transmettre. Si vous avez le message, l’envie et le courage d’évoluer en permanence, vous avez ce qu’il faut pour le métier. »


*Royale Panique à Versailles (9 – 12 ans), Claire Le Meil, éditions Sarbacane, mars 2020
Site : clairelemeil.com
Instagram : Claire Le Meil

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